En économie on tue la pensée qui sort du cadre

en-economie-on-tue-la-pensee-qui-sort-du-cadreInterview dans le Soir d’Olivier Malay,
Chercheur en éco à l’UCL, sur l’absence de diversité dans les programmes.

L’interview complet :

L‘économie ne serait qu’une affaire de chiffres ? Des étudiants militent pour que la discipline soit élargie sur les bancs des universités pour qu’elle intègre, notamment, une dimension sociale.

A l’heure de la rentrée, la faculté économique de l’UCL a mis en place, dès cette année, une nouvelle mineure en développement durable, une première. Elle répond ainsi à une demande d’une partie de ses élèves et de l’Assemblée générale des étudiants (AGL) qui militent pour une autre façon d’enseigner l’économie, davantage pluraliste.

Olivier Malay, ancien délégué, fait partie de ces demandeurs de changements. Aujourd’hui, doctorant en sciences éco à l’UCL, il considère que la démarche de sa faculté va dans le bon sens. Mais, selon lui, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

L’AGL reproche à l’UCL son approche « trop univoque » dans son programme d’économie.

Y a-t-il vraiment un manque de pluralisme dans l’enseignement de cette discipline ?

Je crois que c’est en effet le cas. Les sciences économiques sont une science sociale. Elles se basent donc sur une série de théories et pas uniquement un seul courant. Or, on remarque que seule l’économie néoclassique, dans sa version élargie, est enseignée à l’Université. Les autres courants sont très minoritaires et accessibles uniquement en master dans quelques cours à option. De plus, un autre problème est que l’économie, comme elle est enseignée aujourd’hui, n’a que très peu de liens avec d’autres disciplines, comme la sociologie. Les modèles font largement appel aux mathématiques ce qui n’est pas sans reproche.

Justement, les mathématiques n’apportent-elles pas une légitimité ?

Il est clair que les maths sont indispensables. Par exemple, l’économétrie est essentielle pour l’analyse quantitative. Mais l’analyse qualitative est également cruciale et pourtant trop souvent délaissée. La formalisation mathématique, si elle permet une rigueur et une cohérence, s’entoure en même temps d’une fausse scientificité. Beaucoup pensent que si c’est dit avec des maths, c’est vrai. Or, si un tas de modèles sont logiques, ils ne reflètent pas du tout la réalité. C’est problématique car cette aura qui entoure les maths mène à confondre théorie et réalité et influence l’enseignement.

C’est-à-dire ?

Il suffit de regarder la différence entre un auditoire en sociologie et en économie. Dans le deuxième cas, vous constaterez qu’aucun étudiant ne débat jamais sur le fond ou ne remet en question le modèle présenté. Ou alors les questions seront techniques, à propos de la démonstration. Tout l’inverse d’un auditoire en sociologie où les débats sont intenses en fonction des courants. Une seule théorie domine en éco. Pourtant, il y a un demi-siècle les économistes de différents courants débattaient sans cesse, comme en sociologie. Aujourd’hui ce n’est plus le cas.

Vous êtes l’un des rares de votre Université à déplorer un manque de pluralisme. Comment cela se passe au niveau de votre faculté ?

Disons que le quotidien pour ceux qui sortent du cadre est plus difficile que pour les autres, car les règles du département d’économie les avantagent. Et certains chercheurs n’ont pas l’impression de pouvoir pleinement s’épanouir dans leur doctorat. Je connais plusieurs personnes qui ont récemment arrêté leur master ou leur doctorat car ils n’y trouvaient plus de sens.

Les choses semblent cependant évoluer, notamment avec cette nouvelle mineure.

Oui effectivement. Cette nouveauté est évidemment très positive. Il y a eu également d’autres changements significatifs comme l’introduction en bachelier d’un cours « d’analyse critique des organisations et des marchés ». Cependant il y a encore beaucoup à faire.

Par exemple ?

Au niveau des supports de cours notamment. Le cours d’économie politique est donné avec comme livre de référence « Principes de l’économie » de Gregory Mankiw, un économiste réputé pour son conservatisme extrême. En 2011, des étudiants de son cours à Harvard ont d’ailleurs quitté l’auditoire pour protester contre sa vision. Un autre exemple concerne un invité de l’UCL. En France, il y a actuellement un grand débat autour du livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg qui considèrent dans leur essai les économistes qui sortent du cadre comme des négationnistes. Leur position est claire. Pourtant, l’Université a invité Pierre Cahuc à une conférence prochainement… L’invitation date certes d’avant qu’il sorte son livre, mais c’est un symbole. Ce sont deux exemples qui montrent ce qui reste à faire.

Quel serait dès lors l’enseignement idéal selon vous ?

Il serait pertinent de sélectionner une série de grands courants. Prenons par exemple l’économie néoclassique (élargie), le post-keynésianisme, l’économie écologique et le marxisme, qui représentent quatre approches très différentes. On pourrait imaginer un programme qui traite des grandes questions économiques avec ces regards. Mais ça n’arrivera jamais. Rien qu’un cours sur les théories post-keynésiennes est actuellement hors de portée. Une proposition plus modeste serait d’engager quelques professeurs capables d’enseigner des théories alternatives. Ceux qui sont encore capables approchent de la retraite, et en ne les remplaçant pas, on tue la pensée qui sort du cadre.

Propos recueillis par ARNAUD MARTIN

Publication dans le journal Le Soir du 24 septembre 2016

Olivier Malay est membre du Bureau de Tout Autre Chose.

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