Les utopies perdues de Louvain-l’Esplanade

Historique des réactions politiques et citoyennes face à un projet d’extension du centre commercial.
Article de Stephan Vanden Eede, membre de la plateforme citoyenne pour une consultation populaire et conseiller CPAS écolo (diffusé le 30 avril 2017 via Facebook).
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A partir d’un certain moment, la croyance dans la bonne foi et la volonté de bien faire des politiques devient aussi ténue que la théorie de la balle magique assénée par la Commission Warren pour expliquer la mort de Kennedy… Comment, en l’espace de trois années, dans le cadre du projet d’extension de l’Esplanade, la désespérance citoyenne s’est-elle donc insidieusement emparée de Louvain-la-Neuve ?
 

Introït

Voilà plus de dix ans que le centre commercial de L’esplanade a ouvert ses portes dans la cité universitaire. Spéculé et construit par Wilhem & co, racheté par la société française Klepierre. Une irruption fracassante et contestée, notamment par les Ecolo de l’époque, mais qui a résolument inscrit LLN dans une trajectoire de ville. Bien des avantages ont été engrangés: un pas dans la finition de la dalle, l’ouverture d’un complexe de cinémas et la liaison Charlemagne entre la place de l’Université et la Grand’place. Dès le début des négociations (années ’90), une extension avait été prévue et accordée par le propriétaire (UCL) mais entretemps, la crise de 2008 et la prise de conscience citoyenne de la nécessaire remise en question d’un certain modèle économique sont venus chambouler tout cela…
 

Mezzo voce

A la mi-juin 2014, la société Klépierre introduit auprès de la commune d’Ottignies-LLN (OLLN), une demande de permis socio-économique pour la construction d’une extension de 18.000 m2 à son centre commercial qui en compte déjà 36.000. Particularité qui aura son importance : une partie de l’extension projetée se situe au dessus du domaine public de la gare. En septembre (bel exploit administratif), le permis est accordé par le Collège (ECOLO – CDH – PS) et ce, dans la plus grande confidentialité. Aucun débat ne s’organise, aucune info ne percole.
 

Andante

Ce n’est qu’un an plus tard, en septembre 2015 que la résistance peu à peu s’organise : l’Association des Habitants (AH) et l’Association Générale des Etudiants de LLN (AGL) écrivent au Collège et à l’UCL, envoient une pétition de 2500 signatures, organisent des sondages de rue (sanctionnés par une amende administrative pour organisation d’une manifestation politique sans demande d’autorisation préalable), paradent avec humour et avec plus de 400 personnes dans les rues pour enterrer « Max Planade ». Nous sommes alors en juin 2016 et le silence des politiques comme celui de l’UCL est sépulcral.
 

Brèches

Mais il n’est pas de pierre qu’une goutte tenace ne finit pas par vaincre. La veille de la parade, le PS local se réveille soudain et réclame une consultation populaire. La section Ecolo propose soit une consultation, soit un panel citoyen. Le MR s’engouffre dans l’ouverture et soumet, en novembre, un projet de consultation populaire au conseil communal. La majorité repousse la demande. Elle vient de se rendre compte (!) que le permis n’est pas accordé par la Ville mais par le fonctionnaire délégué de la Région wallonne (construction au dessus de la gare, eh oui !). Il faut donc remettre un avis motivé au fonctionnaire… ce que la consultation ne permet pas. La majorité annonce alors qu’elle va réfléchir à un dispositif plus qualitatif.
 
Sur ces entrefaites, la plateforme citoyenne (l’AH et l’AGL ont été rejoints par une vingtaine d’autres associations) commence à récolter les 3200 signatures nécessaires pour exiger l’organisation d’une consultation populaire.
 
En décembre, le PS change d’avis et réclame à nouveau la consultation ! Le MR se ré-engouffre dans la brèche béante et convoque mi-janvier 2017 un conseil communal extraordinaire pour organiser la consultation en proposant la même question, de principe, que la plateforme : êtes-vous d’accord avec le projet d’extension ? La majorité vote « non » en invoquant qu’en lieu et place soient inscrites non seulement une question de principe mais également des possibilités pour la population de motiver sa réponse. En outre, la majorité promet des heures d’ouvertures plus larges : on parle du vendredi soir et des matinées du samedi et du dimanche.
 

Le mieux est l’ennemi du bien

Une commission spéciale de 8 conseillers (3 Ecolo, 3 MR, 1 CDH et 1 PS), présidée par Michel Beaussart, échevin socialiste en charge de la participation, se met en place pour négocier avec la plateforme et Klépierre (!) et organiser la consultation qui doit avoir lieu le 21 mai. Le bourgmestre Jean-Luc Roland (Ecolo), comme Michel Beaussart, promettent que l’avis communal remis au fonctionnaire-délégué tiendra compte du résultat de la consultation et déclarent haut et fort que ce dispositif ne connaîtra pas les mêmes dérives qu’à Namur où le Collège (CDH-ECOLO-MR) avait bidouillé les questions et pris fait et cause pour le promoteur tout en dénigrant la plateforme citoyenne qui menait le combat pour la sauvegarde des arbres du parc Léopold.
 
Ce ne sera pas Namur, ce sera pire.
 
La commission a rencontré deux fois la plateforme. Devant l’obstination des élus à vouloir imposer des questions supplémentaires « afin de motiver l’avis » comme si cette consultation n’allait pas être suivie d’une enquête publique lors du dépôt de la demande du permis d’urbanisme, la plateforme en gage de bonne volonté écrit une lettre à l’échevin en lui suggérant de ne mettre qu’une seule question supplémentaire, ouverte, où les citoyens auraient la possibilité de motiver librement leur oui ou leur non.
 

Surprise !

Nous sommes alors le vendredi 10 mars… l’échevin répond qu’il va soumettre cette demande à la prochaine réunion de la commission, programmée le 15. La plateforme pressent un piège : la date de clôture de remise des signatures pour demander une consultation populaire a été fixée par l’administration au lundi 13 mars à minuit… Elle jette alors ses dernières forces dans la bataille et ramasse en moins de trois jours les 1000 signatures qui lui manquaient encore. A la surprise générale, la plateforme dépose 3600 signatures le lundi 13 à 18h entre les mains de la jobiste héberluée qui tient l’accueil de la maison communale…
Au Conseil communal du 21 mars, l’Echevin Beaussart annonce que les signatures citoyennes sont en nombre. Que ce sera donc une consultation populaire comme le décret l’exige. Et uniquement le dimanche matin. Et le 11 juin. La commission est prolongée pour permettre l’organisation…
 

Silence radio

A partir de là, du 21 mars au 25 avril, plus rien ne filtre des travaux de la commission. Et c’est à la surprise générale (ce n’est pas encore l’Extension mais ce sont déjà les Galeries Lafayette), teintée de consternation et de colère que la plateforme citoyenne apprend, via le conseil communal du 25 avril, que les quatre partis composant aussi bien la majorité que l’opposition, se sont mis d’accord sur un bulletin comportant 21 questions (!), le tout en se contentant de 10 bureaux de vote au lieu de 33 et d’une matinée de 9 à 13h, le dimanche 11 juin, pour inviter les habitants à venir s’exprimer.
 
La date a été repoussée du 21 mai au 11 juin, rendant encore plus difficile l’exercice du vote pour les étudiants en examen et les seniors qui profitent du début de l’été pour disposer de lieux de vacances moins encombrés. La simple lecture du bulletin de vote prend plus de 3 minutes avec des questions tarabiscotées, dissuasives, parsemées de présupposés et d’éléments invérifiables (en l’absence d’un dossier déposé à l’urbanisme). Les 10 bureaux de vote vont se révéler insuffisants si la participation dépasse les 20%. Comment ne pas croire que les quatre partis ne se soient pas accordés pour organiser une consultation où le quorum de 10% sera inatteignable ?
 
Trois jours après le Conseil communal, Klepierre fait paraître une double page en « publi-reportage » dans les éditions du Soir et de l’Avenir. Un coût estimé de 50.000 €. Titre éloquent et à l’indicatif présent : « L’esplanade s’agrandit ». Pourquoi donc voter ?
 

Circuit-court ou court-circuit ?

On ne sait plus, en ce drame démocratique qui se joue, quel est le plus gravissime des symptômes ?
– Une université qui spécule à l’infini sur des terres qui lui ont été données ?
– Un parti Ecolo local qui perd son âme et sur le fond du dossier (où est son soutien au commerce local, au circuit-court, à la transition) et sur la forme (la participation) ?
– Quatre partis démocratiques qui alimentent à tour de bras le populisme et le «plusrienàfoutre » qui se profilent à l’horizon du double cycle électoral de 2018 et 2019 ?
 
Ce dimanche 30 avril, la plateforme citoyenne garde son calme et écrit aux conseillers communaux. Une fois de plus, elle propose d’en sortir par le haut. Notamment en proposant de distinguer le bulletin de vote relatif à la question de principe d’un autre bulletin comportant les 20 questions de « sondage ».
 
Il reste 42 jours pour sauver quelque chose. Quoi en fait ?
 
Stéphane Vanden Eede
Membre de la plateforme
Conseiller CPAS (Ecolo)
PS : La citation là en haut est de Mark Twain. Le même qui écrivit : “Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait”.
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